Interview Steven Brust
Mi-juillet 2007
Vous êtes un des rares auteurs anglo-saxons à citer un auteur classique français comme source majeure d'inspiration. Comment Alexandre Dumas a-t-il influencé votre travail ? Lisez-vous d'autres auteurs étrangers ?
Steven : Comment Dumas m'a influencé ? Hmmmm. Je ne sais par où commencer. D’une manière générale, j’écris des romans d’aventure, et il en est le maître. Ensuite, je pense que j’ai été particulièrement influencé par la façon dont Dumas parvient à faire comprendre le caractère de ses personnages : par la manière dont untel tient son épée, entortille sa moustache, se lève, s'appuie contre un mur, ou bâille.
Est-ce que je lis d'autres auteurs non anglophones ? Peu, car peu sont bien traduits. Évidemment, je lis les classiques russes et, de temps à autre, un auteur latino-américain.
Qu'appréciez-vous dans l'œuvre d'Alexandre Dumas ?
Steven : Le mélange de grande aventure et de dialogues plein d'esprit.
Comment avez-vous découvert la littérature et l’imaginaire ? Quels sont vos livres préférés, tous genres confondus ?
Steven : Un jour, à noël – je devais avoir huit ans –, on m'a offert Every Boy's Book of Science Fiction Stories. Mes livres préférés sont le Seigneur de Lumière de Zelazny, la série de d'Artagnan de Dumas, les romans sur Aubrey et Maturin de Patrick O'Brian, et Huckleberry Finn de Mark Twain.
Quels sont vos auteurs de science-fiction et de fantasy préférés ? Pourquoi ?
Steven : Roger Zelazny, Gene Wolfe, Emma Bull, Will Shetterly, Pamela Dean, Tim Powers, Neil Gaiman, Jane Yolen. Pour leur pertinence dans le choix des mots.
Vous utilisez des sonorités hongroises dans vos livres et vous faites références à l'allemand et au français dans l'introduction de Brokedown Palace. À part l’anglais, lisez-vous d'autres langues ? En quoi vos connaissances linguistiques ont-elles influencé vos romans ?
Steven : L'introduction de Brokedown Palace a été en réalité rédigée par mon père, qui était professeur de langues vivantes. J'ai honte de ma propre incapacité à apprendre une langue… C'est affreusement frustrant, pour un être humain, et plus encore pour un écrivain, de ne parler et comprendre qu'une seule langue. Je connais quelques mots de hongrois et un peu d'allemand, mais hélas, je ne sais pourquoi, je suis parfaitement incapable d'apprendre une autre langue. Et ce n’est pas faute d’avoir essayé.
Vous écrivez dans des styles très différents, d’un roman à l’autre – Orca, la série des Gardes Phénix. Pourquoi ces variations ?
Steven : Eh bien, la manière dont l'histoire est racontée fait autant partie de l'histoire elle-même que les événements qui s’y déroulent. Elle est peut-être parfois même plus importante. L’objectif est de faire partager au lecteur une expérience ; de ce point de vue, une manière différente de dévoiler les événements permettra de proposer une expérience différente. Imaginez Lolita de Nabokov écrit par Dumas ! En ce qui me concerne, trouver la bonne manière de présenter l'histoire constitue une grande partie du plaisir d'écriture.
Vous avez étudié le folklore hongrois pour écrire Brokedown Palace. Avez-vous déjà été en Hongrie ? Voyagez-vous souvent à l'étranger ?
Steven : Je suis allé deux fois en Hongrie. J'adorerais y retourner. Je ne suis jamais venu en France, mais j'adorerais également. Un jour, peut-être.
Vous êtes écrivain et musicien. L’une de ces activités influence-t-elle l’autre ? Pratiquez-vous d’autres formes d’art ?
Steven : Non, seulement ces deux-là. J'imagine que jouer de la musique et écrire sont deux activités qui se nourrissent l'une l'autre, mais j’avoue que je ne saurais dire en quoi. Je sais seulement que chacune constitue une pause bienvenue lorsque l'on vient de pratiquer l'autre. Cela dit, je dois préciser que je prends l'écriture beaucoup plus au sérieux. L’activité musicale est purement récréative.
Le monde de Dragaera semble très cohérent, complexe et subtil. Contrairement à d'autres créateurs de monde comme R.E. Howard ou J.R.R. Tolkien, vous ne décrivez pas votre univers en détail au moyen d’annexes, de prologues ou autres articles rédigés dans ce but. Pourquoi ? Prévoyez-vous de coucher un jour ou l’autre sur le papier ce genre d'informations, voire d'écrire un « Guide de Dragaera » ?
Steven : Principalement parce que je n'ai jamais trouvé le temps de le faire. Mais aussi parce que je ne veux pas me limiter ni me contraindre ; quand j’ai écrit quelque chose sur tel ou tel aspect de l’univers dans un roman, je suis coincé et il est difficile de revenir dessus. Du coup, je préfère laisser certaines choses dans le flou, de façon à pouvoir les ajuster à n'importe quelle histoire qu’il me prendrait l’envie d’écrire. Bon, cela étant dit, il se trouve que j’échange régulièrement des idées avec quelques personnes en vue de rédiger un ouvrage de ce genre. Un jour, peut être.
Chaque roman de la série Vlad Taltos apporte de nouveaux éléments d'information et dévoile d'anciens secrets – les armes Morganti, l'identité de Kiera, etc. Tout semble parfaitement cohérent, comme prévu à l'avance. Est-ce le cas ? Jusqu’à quel point avez-vous développé le monde de Dragaera ?
Steven : Je détiens un certain nombre d’informations que je n'ai pas encore révélées, mais il existe aussi de vastes étendues que je n'ai pas terminé d’explorer. Cela me stimule, nourrit mon plaisir d’écriture, mon envie d’inventer. Parfois, je « découvre » quelque chose simplement parce que je viens juste de l'écrire. Par exemple, j'écris une phrase dont j'aime la sonorité et le sentiment qu’elle traduit, puis je découvre qu’elle m’apprend quelque chose que j'ignorais. À d’autres moments, je réalise que des points de détails que je connaissais depuis toujours s'accordent parfaitement avec ce que je viens d’écrire. Ce genre de surprises contribue à faire que le monde de Dragaera continue d’être amusant et nouveau pour moi.
Comment avez-vous créé Dragaera ? Ce monde a le goût et la saveur d'un univers de jeux de rôle. Les aventures de Vlad Taltos et des Gardes Phénix font également penser à des rebondissements de jeux de rôle. Êtes-vous joueur ? Le cas échéant, à quels jeux avez-vous joué ?
Steven : Effectivement, ce monde était à l'origine un jeu de rôle basé sur un univers inventé par mon ami Robert Sloan. La majeure partie du background de ce monde se retrouve dans Dragaera. Nous n'utilisions aucun système de règles existant, mais des règles-maison créées par Robert et, par la suite, d'autres règles de mon cru. J'ai ensuite découvert que les aventures de jeux de rôles ne se transcrivent pas si bien en roman, contrairement aux personnages et au background. Quoi qu’il en soit, il revient à Robert la majeure partie des crédits pour le background de Dragaera.
Vos opinions politiques semblent très différentes de celles du citoyen américain moyen. La France est le seul pays occidental où des partis trotskistes obtiennent parfois 10 % des voix. Comment définiriez-vous vos sympathies trotskistes ? Où vous placeriez-vous sur l'échiquier politique ?
Steven : Je ne sais pas trop comment définir mes sympathies politiques, si ce n'est en disant que je suis effectivement sympathisant trotskiste, et que je soutiens le Comité de la 4e International et, aux États-Unis, le Socialist Equality Party ainsi que le site World Socialist Web. Sur l'échiquier politique, je pense que je me situe aussi à gauche que l'on peut l'être. D'un autre coté, « le citoyen américain moyen », si un tel animal existe, n'est pas exactement celui que les médias américains aimeraient que le monde croie qu'il est.
Vous aimez l'informatique et avez même exercé cette profession. L'exercez-vous encore, ou êtes-vous écrivain à plein-temps ?
Steven : Je suis devenu auteur à plein-temps. Et j'ai tellement décroché de l'informatique que j'ai besoin d'aide pour maintenir mes ordinateurs en bon état de marche. La seule trace de mon passé informatique est que j'utilise emacs sur Linux pour écrire.
Pourquoi habitez-vous à Las Vegas ?
Steven : Parce que c'est un trou noir culturel. Il n'y a rien ici qui m'intéresse, donc je reste à la maison et je travaille. Lorsque je vivais à Minneapolis, j'étais constamment attiré dehors par le théâtre, la musique, etc. Ici, je ne fais que travailler. Mais la culture me manque.
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